d’un bout de tissu récupéré à l’écoféminisme
J’aime les matériaux récupérés. Je les aime assez pour devoir me surveiller d’en accumuler trop. Il y a une poésie dans ces objets. C’est parfois qu’un bout de tissu, un morceau de bois ou un cahier de notes. Peut-être qu’avec un peu de chance ont-ils été aimés.. Mais aussi, sur le plan strictement matériel, les traces d’usure incarnent une forme de legs, non? La façon dont ils ont servi révèlent des informations sur les besoins de l’époque ou des individus. D’à quel point la matière s’imprègne des mouvements qu’elle a rencontrés, on s’en rend vraiment compte en travaillant l’argile, ou le métal. Et d’une autre façon, le tissu aussi.
Quand je commande des tableaux, je le fais auprès de Faux-Cadres Canal Montréal et je choisis des faux-cadres de bois épaisseur galerie, bien robustes. Je demande qu’y soit montée de la toile de coton brute. En gros, je commande des supports prêts à accueillir la création. Par contre, il arrive évidemment que mes œuvres se cassent la gueule et qu’après avoir essayé de les rattraper à coup de couches de couleurs et de tentatives de toutes sortes, je doive me rendre à l’évidence qu’elles ne feront pas la cut. Que je doive les démonter. Comme tous les essais-erreurs mènent à des inventions -intéressantes ou pas- dans l’atelier, j’en profite pour faire des explorations. Comme celle de travailler sur des tissus récupérés, ce que je fais de plus en plus. Comprendre que je me permet de plus en plus l’échec à l’étape précédente :)
Pour ce tableau-ci, j’ai choisi un tissu qui comprenait quelques taches de peinture blanche et je l’ai trempé dans l’eau de rinçage de la peinture naturelle à l’indigo local qui a été utilisée pour les ateliers du projet Moi à l'œuvre. Le bleu en couche de fond, c’est donc une plante cultivée ici, dans le Kamouraska par Dahlia Milon et transformée par Claudine Cousineau de Pigmenterre.
Sur ce tissu récupéré, j’ai superposé des taches de couleurs qui composent un espace abstrait, vivant, près de la mer. Puis, en haut à droite, j’ai ajouté un fragment de jupe de lit ancienne, oui, récupérée! C’est un textile domestique qui, pour moi, évoque les gestes de soin quotidiens qui rendent le confort possible : laver, réparer, préparer le lit, enjoliver l’espace. Des gestes souvent invisibles traditionnellement portés par les femmes, faut-il le rappeler. J’ai choisi de reprendre au fil rosé une seule petite fleur. La broderie est une technique qui demande du temps et de l’attention, aussi traditionnellement pratiquée par les femmes. Un geste lent et discret qui rappelle que ce qui soutient le monde passe souvent par des actions modestes, patientes et surtout, peu visibles - voire invisibilisées. Je pense notamment au soin porté aux êtres, aux matières, aux milieux.
Finalement, une oie blanche apparaît en transfert photographique. Elle n’est pas centrale, elle ne prend pas toute la place, elle fait partie d’un tout, elle “est”, simplement. Je réfléchis au détachement du symbole qu’on colle aux animaux. Je le remarque, c’est souvent notre premier réflexe. C’est normal : les symboles conversent avec nos imaginaires et dès l’enfance, les animaux nous sont présentés comme des avatars de nos vies intérieures. Ils sont utilisés pour une conversation avec soi-même. “Ce n’est pas un dialogue, mais un soliloque”. Ça a comme conséquence l’effacement de leur individualité. Mais les animaux existent en soi et ce, indépendamment de nos besoins. Ils sont des présences à part entière. Ils ont des vies qui comptent pour elles-mêmes. (Lire : Apprendre à voir, Estelle Zhong Mengual, Actes Sud.)
Je fais un petit crochet vers l’écoféminisme. L’écoféminisme met en lumière certaines formes d’effacement dans notre manière d’organiser le monde. Il montre que les activités qui permettent de maintenir la vie (nourrir, soigner, protéger, réparer) ont longtemps été associées aux femmes et, pour cette raison en partie, considérées comme naturelles, allant de soi, et donc peu reconnues socialement ou économiquement. Pourtant, on s’entend, ces gestes de soin sont essentiels : ils soutiennent les corps, les liens et les milieux de vie. Mais parce qu’ils ne produisent pas directement de richesse mesurable et qu’ils ne s’inscrivent pas dans une logique de conquête ou de domination, ils ont trop longtemps été relégués à l’arrière-plan.
Selon plusieurs penseuses écoféministes, dont Vandana Shiva, cette dévalorisation du soin s’inscrit dans une vision du monde où la nature et les autres êtres vivants sont eux aussi considérés principalement comme des ressources à exploiter. Ce qui soutient la vie comme les sols, les animaux ou les écosystèmes tend alors à être invisibilisé tant leur fonctionnement semble aller de soi.
Dans cette perspective, prendre soin du vivant, protéger les milieux ou reconnaître la sensibilité des animaux peut paraître secondaire face aux logiques d’efficacité économique ou d’exploitation des ressources tant valorisées dans la matrice capitaliste dans laquelle nous sommes plongé.e.s (noyé.e.s?). L’écoféminisme cherche à rendre visible la dépendance fondamentale qui est celle-ci: nos sociétés reposent sur une multitude de relations de soin, humaines et non humaines qui rendent la vie possible, qui sont rarement reconnues à leur juste valeur, mais qui mériteraient de l’être. Et rappelons que les bénéfices de cette reconnaissance retomberaient sur tout le monde
Je ne sais pas si ça fait de ce tableau une œuvre écoféministe, mais les réflexions qui sous-tendent sa création le sont.